Les prix du brut et de l’essence sont-ils inséparables?Aperçu du marché canadien de l’essence et perspectives pour 2009par Dina Cover, économiste, Groupe Financier Banque TD
La volatilité des marchés de l’énergie au cours de la dernière année est devenue une préoccupation – non seulement des investisseurs, mais aussi des consommateurs, désormais beaucoup plus conscients de leurs habitudes de conduite. On croit souvent que le prix au détail de l’essence (ordinaire, en libre-service) évolue au même rythme que celui du pétrole brut. Dernièrement cependant, plusieurs sont demeurés perplexes : au Canada, le prix à la pompe a baissé de seulement 43 % depuis son sommet moyen d’environ 1,35 $ le litre atteint en juillet, alors que le prix moyen du brut, qui était de 134 $US le baril (prix au comptant du West Texas Intermediate [WTI]), a chuté de 70 %. Voilà certainement une différence substantielle, mais une analyse de la tendance haussière précédente contribue largement à expliquer cet écart. Le prix de l’essence a augmenté de 30 % pendant la première moitié de 2008, tandis que celui du pétrole a grimpé de 48 %. Ainsi, pour chaque 1 % d’augmentation du prix du pétrole, le prix de l’essence a monté de 0,6 %. Ce même ratio s’est maintenu au cours de la deuxième moitié de 2008, mais à la baisse : pour chaque 1 % de diminution du prix du pétrole, le prix de l’essence a reculé de 0,6 %. Si l’on remonte davantage dans le temps, on constate qu’en général, cette corrélation persiste. En effet, les prix moyens à la pompe au Canada pour la période située entre 1997 et 2006 indiquent un degré élevé de corrélation positive entre le prix du brut et celui de l’essence. Toutes choses étant égales par ailleurs, une hausse (ou une baisse) de 10 $US du prix du brut s’est généralement traduite ici, au pays, par une hausse (ou une baisse) du prix de l’essence de 6 cents le litre. Bien que le prix du brut joue certainement un rôle déterminant, plusieurs autres facteurs influent sur le prix à la pompe et poussent même parfois l’un l’autre en direction opposée. À preuve l’écart considérable observé en 2007 entre les prix du brut et de l’essence, en raison de la hausse des stocks d’essence au cours de la deuxième moitié de l’année. Toutefois, ces périodes de variations divergentes ne durent pas. De nombreuses composantes déterminent le prix de détail final de l’essence. Au Canada, le brut représente 48 % du prix à la pompe – pour chaque dollar par litre d’essence, le pétrole compte pour 0,48 $. Les taxes constituent la deuxième composante et représentent 32 % du prix : une taxe d’accise fédérale de 0,10 $ le litre, la TPS de 5 % et des taxes provinciales d’environ 17 %. Les 20 % restants comprennent les coûts et les marges liés au raffinage, à la distribution et à la commercialisation. Les fluctuations du prix du pétrole brut et des marges bénéficiaires du raffinage ont une incidence sur le prix de gros de l’essence, tandis que les marges bénéficiaires de la commercialisation et de la distribution ainsi que les taxes influent sur le prix de détail. Les prix de gros suivent l’évolution des prix américainsComme l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) permet aux marchandises de franchir la frontière américaine avec une relative facilité, les marchés de l’essence des États-Unis et du Canada sont très intégrés et les prix doivent être similaires. Le marché américain étant le plus vaste, le Canada doit suivre le mouvement, le prix de gros de l’essence demandé au nord de la frontière étant déterminé par les prix américains – par exemple, le prix au comptant du New York Harbour. En général, les prix canadiens sont un peu plus élevés, en raison du taux de change et des coûts du transport. En fait, en 2008, lorsque le prix du brut – établi en dollars US – a monté, l’appréciation simultanée du dollar en a atténué l’impact sur le prix de l’essence au Canada. De même, lorsque le cours du brut a chuté ces derniers mois, la dépréciation du huard à environ 80 cents US a amorti le choc. L’effet du taux de change se constate aussi dans les prix à la pompe aux États-Unis (ordinaire, sans plomb, NY). L’an dernier, ceux-ci ont augmenté de 40 % pour atteindre presque 3,50 $US le gallon, avant de chuter de 70 %; ces fluctuations sont proches de celles du prix du brut. Cet écart dans les variations des prix est fréquent, car une hausse du prix du brut fait généralement bondir le dollar canadien.C’est à l’étape du raffinage (prix de gros) que la volatilité atteint son sommet, car les marges de raffinage fluctuent considérablement d’un mois à l’autre. Bien qu’en moyenne, ces marges aient essentiellement augmenté depuis le début de la décennie, la tendance s’est inversée pendant la première moitié de 2008 lorsque le prix du pétrole a grimpé et que la demande a fléchi. Les marges canadiennes de raffinage, qui se situaient en moyenne à 13,9 % de 2003 à 2007, ont alors glissé à 9,3 %. Cependant, vu la dégringolade des prix du pétrole au cours des derniers mois, ces marges ont commencé à revenir à leur niveau moyen sur cinq ans. Cette évolution inhabituelle a atténué les mouvements saisonniers, qui sont généralement très prononcés. En plus du prix du brut, le jeu de l’offre et de la demande et le niveau des stocks de carburant qui en résulte ont une incidence sur les marges de raffinage. Compte tenu des liens étroits entre les prix de gros au Canada et aux États-Unis, les facteurs fondamentaux de l’offre et de la demande au sud de la frontière peuvent influer sur les prix au Canada. Habituellement, le taux d’utilisation de la capacité de raffinage est très élevé en Amérique du Nord, se situant entre 90 % et 95 %; les raffineries fonctionnent pour ainsi dire à plein régime si l’on prend en compte les arrêts d’entretien périodiques. Toute interruption imprévue des opérations de raffinage peut donc avoir des retombées négatives importantes sur les prix. On a pu le constater à l’été 2005 lorsque l’ouragan Katrina a sévi : plusieurs raffineries ont interrompu leurs activités dans le golfe du Mexique, et les stocks américains ont fondu. Les États-Unis ont alors dû importer plus d’essence, ce qui a réduit l’offre canadienne et fait grimper les prix davantage. Par conséquent, les marges de raffinage ont monté en flèche, passant en quelques mois de 11 % à 19 %. Bien que les ouragans rendent les États-Unis plus vulnérables à ces interruptions imprévues, les prix sont également touchés au Canada. Au cours des derniers mois, la consommation de carburant a diminué de façon régulière dans les deux pays, malgré la forte chute des prix à la pompe. Les raffineurs ont réduit considérablement leur taux d’utilisation en conséquence, ce qui a freiné l’accumulation des stocks. Et même si ceux-ci sont plutôt bas par rapport à la moyenne sur cinq ans, l’extrême faiblesse de la demande annule toute pression à la hausse sur les prix. Ainsi, l’incidence du niveau des stocks sur les prix de détail a été relativement neutre. Des prix différents selon les régionsComme le prix de détail de l’essence tient également compte des marges de commercialisation et des taxes, il diffère d’une région à l’autre. Les coûts de distribution sont un premier facteur de ces écarts, attribuable à la distance entre le détaillant et la raffinerie. De plus, si les taxes fédérales sont les mêmes partout au pays, ce n’est pas le cas des taxes provinciales et municipales; aussi les prix à la pompe sont-ils plus élevés dans certaines régions. Par exemple, l’an dernier, la Colombie-Britannique a imposé une taxe sur les émissions carboniques – une première au Canada, et même en Amérique du Nord –, augmentant ainsi le prix de tous les combustibles fossiles, y compris l’essence. Au Canada, c’est au Québec, en Colombie-Britannique et à Terre-Neuve-et-Labrador que la taxe sur le carburant – et, par conséquent, le prix de l’essence – sont les plus élevés. Mis à part ces inégalités régionales, les détaillants locaux font généralement face à un marché hautement concurrentiel, où les consommateurs iront volontiers à quelques coins de rue plus loin pour économiser quelques cents par litre sur un produit très semblable – malgré les divers programmes de récompense qu’offrent les détaillants. Le degré de concurrence varie selon le nombre de détaillants établis dans un certain rayon, mais des guerres de prix peuvent éclater et donner lieu à des prix inférieurs aux coûts. Pour cette raison, tous les détaillants d’un territoire donné demandent souvent le même prix afin de réaliser un profit et de maintenir l’achalandage. Ainsi, les détaillants situés dans des régions éloignées jouissent d’un pouvoir sur les prix un peu plus grand. Une baisse des prix à la pompe en 2009Compte tenu de tous les facteurs qui influent sur le prix à la pompe, à quoi les conducteurs peuvent-ils s’attendre cette année? On peut se risquer à affirmer qu’une hausse prochaine du prix du carburant est peu probable. Commençons par nos perspectives sur le pétrole brut. Pendant une bonne partie de l’année courante, le prix du brut a fluctué entre 35 $ et 50 $US le baril. Et bien qu’il ait récemment franchi la barre des 50 $US, nous ne voyons en cela rien de plus qu’un rebond passager sur un marché baissier. En conséquence, le prix du baril devrait tourner autour de 40 $US durant la deuxième moitié de l’année, vu que l’offre largement excédentaire devrait alléger toute pression haussière sur les prix. Plus en aval, on s’attend à ce que les raffineurs continuent de diminuer leur taux d’utilisation, mais la faiblesse de la demande des consommateurs dans la conjoncture actuelle difficile devrait écarter toute réduction importante des stocks. Une hausse des taxes n’est pas à craindre à court terme, étant donné la récession qui sévit (cela dit, elles pourraient augmenter plus tard, lorsque l’État pourra s’intéresser à nouveau aux mesures « vertes »). L’une des inconnues dans l’équation des prix est le dollar canadien. Selon les Services économiques TD, ce dernier devrait grimper à 0,87 $US à la fin de 2009, et le gros de cette appréciation devrait se produire au dernier trimestre. La vigueur du huard aurait pour effet d’empêcher le regain du prix du brut de se répercuter sur celui de l’essence. Pour conclure, comme le prix du brut devrait se maintenir à un niveau relativement faible et que les autres facteurs ne devraient avoir qu’une incidence négligeable, les Canadiens profiteront probablement d’une stabilité des prix de l’essence en 2009, après avoir connu des fluctuations variant de 40 à 60 cents le litre. On peut s’attendre à ce que les prix au pays se maintiennent à environ 0,85 $ le litre ce printemps, avant de remonter autour de 90 à 95 cents le litre dès le retour en force des automobilistes sur les routes l’été prochain. Le prix de l’essence au Canada devrait retomber à 0,85 $ plus tard à l’automne, soit au niveau où il se situait en 2004, la dernière fois où le pétrole s’est vendu entre 35 $US et 50 $US le baril. |
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